Les camions Bernard
Dans le bestiaire mondial du camion, où les figures fantasmagoriques sont aujourd'hui américaines, les Bernard occupent une place de choix.

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Catalogue 1938


Le Lévrier


Prototype 8 roues 32T


Bernard Type 6 RA 150 B


Bernard Type 150 MB 35 TC4

 

 

 

 

Si les passionnés en sont convaincus, le grand public n’a peut-être pas encore découvert que, dans la mythologie française des poids-lourds, Bernard siège sur l’Olympe.

Cette position privilégiée tient à la supériorité technique de la marque sur la concurrence hexagonale, qui concerne aussi bien la structure du camion que sa motorisation. S’il est coûteux à construire, le célèbre châssis surbaissé et allégé offre une excellente tenue de route, en même temps qu’il permet d’accroître la charge utile et donc la rentabilité. Quant au moteur diesel à injection directe Gardner, fabriqué sous licence par Bernard (l’une des meilleures mécaniques à huile lourde de l’époque), il allie fiabilité, puissance et économie. De plus, il est propre, peu odorant et silencieux. Toutes qualités qui conviennent parfaitement aux autocars, dont Edouard Bernard a une conception moderne : rapidité, confort et silence de fonctionnement.

La légende des Bernard se nourrit également de la remarquable finition dont ils jouissent et du souci esthétique dont ils témoignent, bien loin du traitement au rabais d’un utilitaire : la belle et altière calandre chromée et le couvre-culasse du moteur, non moins chromé, en sont des exemples. Fabriqués par des compagnons cultivant l’amour du bel ouvrage, les Bernard sont à l’image de la personnalité exigeante et perfectionniste de leur créateur, Edouard Bernard.

C’est au lendemain de la Première Guerre mondiale qu’Edouard Bernard, autodidacte passionné de mécanique, réalise son rêve de jeunesse, construire des camions. Il démarre son activité en transformant des véhicules militaires rachetés à bon prix. Le premier vrai Bernard naît en 1923 dans un atelier situé à Arcueil, près de Paris. D’abord équipés de moteurs à essence (4, 6 et 8 cylindres), les Bernard passent au diesel en 1933.

Le mythe se conjugue alors avec l’efficacité. Car le niveau technologique de pointe et la qualité de fabrication des Bernard leur assurent rapidité et fiabilité. Malgré leur prix de vente élevé, ils constituent des outils rentables pour les professionnels du transport. Très tôt, la firme offrira une garantie d’un an à ses clients, qui représentent alors la fine fleur des transporteurs routiers français (à l’image de Drouin) et des grandes marques de l’industrie (Saint-Gobain, Solex, Belin, Menier, etc.). Sans oublier le cirque Pinder… Quant au transporteur Freiche-Prim, il contribue à sa manière à la légende de la N7 en créant, dès 1927, un service quotidien de messageries sur la liaison Paris-Marseille, que ses Bernard assurent en 20 heures. Tous sont fiers d’appartenir à l’aristocratie du poids lourd roulant dans l’Hispano du camion.

Toujours la pointe du progrès, Bernard tentera, avec la complicité de l’AEM, le transporteur de viandes de La Souterraine, dans la Creuse, de faire évoluer la législation française en réalisant en 1962 le prototype d’un fourgon frigorifique à huit roues de 32 tonnes. Mais la tentative se heurtera au conservatisme des Mines qui refuseront l’homologation. Il faudra attendre 1993 pour que la situation évolue grâce à la Communauté Européenne…

Mais l’entreprise a une faiblesse. Reposant entièrement sur son patron omniprésent, elle a peu de chance de lui survivre, surtout dans un contexte concurrentiel devenu plus difficile. Au décès d’Edouard Bernard survenu en 1951, s’amorce pour la marque une période agitée. La difficile succession du fondateur aura des conséquences dramatiques. Repris par ses fils en 1957, Bernard lance la même année un nouveau modèle, le Lévrier, motorisé par le « Dieselair » d’Alsthom, un V8 de 200 ch refroidi par air — le Gardner étant dépassé. L’affaire se soldera par un cuisant fiasco technique et commercial. A la recherche d’un moteur, Bernard se tournera vers l’Américain Mack, qui rachètera la firme en 1963. Cette reprise aboutira à un nouvel échec. C’est ainsi que la légende des grands destriers de la route que furent les Bernard pendant trois décennies connaîtra une triste fin en 1965. Sic transit gloria mundi…

Photos : Collection Gilles Bonnafous
Texte : Gilles Bonnafous
Source : Motorlegend.com